Marmite humoristique de bouillon de moules illustrant les discours creux et la langue de bois.
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Le « bouillon de moules » : ces discours creux qui ne nourrissent plus personne

J’utilise depuis longtemps une expression personnelle pour désigner le vide : le « bouillon de moules ». Ce sont ces discours creux, ces paroles qui fument beaucoup mais ne contiennent aucune chair. Aussi, dans mon entourage, c’est une manière commode de désigner quelqu’un qui veut parler pour ne rien dire. On pourrait appeler cela du langage creux, des mots creux ou de la langue de bois. Pour moi, c’est du bouillon. 

Un discours qui chauffe la salle sans éclairer personne. Quand les mots ronflants tournent dans la marmite sans jamais toucher le réel, je ne cherche plus : c’est du bouillon. Certes, il y a l’odeur, le sel, le décor. Mais où est la substance ? Où est la parole qui tient au corps ?

Le Pipotron : un générateur de phrases creuses

Il existe un miroir de notre déchéance linguistique : Le Pipotron. Un générateur de phrases creuses, une machine à fabriquer du discours pipeau. On clique, et surgit une sentence que l’on pourrait prononcer sans rougir dans un conseil d’administration ou un banquet républicain. C’est la langue de bois devenue automatique. Le discours creux en libre service.

Elle a la syntaxe. Elle a le ton. Elle a l’apparence du sérieux. Elle empile les totems de l’époque : dynamique, transversalité, mutation, innovation, sens. Puis on écoute vraiment. Rien. Le Pipotron fait rire parce qu’il met un nez rouge sur une maladie réelle. Il caricature une langue qui a appris à flotter au-dessus des hommes. Une parole qui ne pèse plus rien parce qu’elle ne nomme plus rien. Le bouillon de moules, c’est exactement cela : une langue qui a renoncé à la gravité.

Langue de bois et éléments de langage : les mots qui désertent le réel

Je me méfie de ces phrases qui contournent le réel avec une morgue de technocrate. On ne nomme plus, on masque. On évite la confrontation par des éléments de langage. On ne dit plus « problème », on dit enjeu. On ne dit plus « échec », on dit retour d’expérience ou « cela n’a pas marché » (selon l’expression du Président Macron). On ne dit plus « désaccord », on dit défaut d’alignement. On ne dit plus « mensonge », on dit élément de langage.

Souvent, dans le jargon d’entreprise, le bouillon est servi tiède : synergie, agilité, vision 360°, écosystème, transformation, conduite du changement. C’est le jargon managérial dans toute sa splendeur, qui masque honteusement le discours creux. Cela parfume les couloirs et impressionne les stagiaires, mais cela sert surtout à tenir deux heures de réunion stratégique sans engager une once de vérité. Dans le discours public, le bouillon prend d’autres saveurs : faire société, vivre ensemble, co-construire. Ces mots pourraient être nobles ; ils ne sont plus que les paravents d’un manque de courage.

Orateur prononçant un discours public creux avec des éléments de langage qui s’envolent en fumée.

Le bouillon adore les adjectifs qui donnent une allure morale à ce qui reste flou : alternatif, collaboratif, créatif, disruptif, inclusif, humaniste, proactif, progressiste, stratégique. Servis en rafale, ils deviennent une purée tiède. Car parler clair est un acte de bravoure. Nommer le réel est une exigence morale.

Vocabulaire pauvre : quand la langue recule, le cri arrive

Alain BENTOLILA pose un constat définitif : « Toute défaite du langage est une défaite de la pensée. » Un vocabulaire pauvre rend l’homme vulnérable. C’est une vérité de tranchée. Quand le manque de vocabulaire se généralise, le ressenti ne disparaît pas. La colère, la honte et l’injustice continuent de brûler. Mais sans mots pour les ordonner, la violence cherche une autre sortie.

L’impuissance linguistique réduit la capacité à distinguer une contrariété d’une humiliation. Quand les nuances disparaissent, les réactions deviennent brutales. L’appauvrissement du langage est le terreau de la manipulation.

  • La parole manque ? Le cri vient.
  • L’argument manque ? L’insulte vient.
  • Le récit manque ? Le coup vient.

Les discours creux ne sont pas des dentelles pour gens cultivés. Ils sont les outils de notre dignité et les remparts de notre paix. Une société qui appauvrit sa langue prépare sa propre guerre civile.

Sagesse populaire : des proverbes plus solides que les communiqués

Ce qui me frappe, c’est que la sagesse populaire a plus de tenue que les communiqués de presse. Les proverbes populaires ont parfois plus de densité que bien des tribunes savantes. Ils ont le goût de la terre, du chantier et de l’atelier. La langue populaire n’est pas pauvre, elle est dense. Elle ne cherche pas à enfumer, elle veut parler clair.

  • Les chiens aboient, la caravane passe. Tout est dit : le bruit, l’agitation, et le cap.
  • Il n’y a pas de fumée sans feu. Le réel laisse des traces pour qui a le courage de regarder.
  • Tout ce qui brille n’est pas or. Voilà de quoi rhabiller bien des slogans politiques.

Ces phrases n’ont pas l’air savantes. Elles ont mieux : elles ont vécu. Elles viennent de la table et du champ. La langue populaire n’est pas pauvre, elle est dense. Elle ne cherche pas à enfumer, elle taille court. Elle ne discute pas l’écosystème, elle juge l’arbre à ses fruits.

Expressions bretonnes : les mots de pays ont du goût

Vivant en Bretagne, je respire avec ces mots de pays qui portent une manière d’habiter le monde. Les expressions bretonnes ont parfois plus de vigueur que les mots de cabinet. Un Breton qui lance un « Ma Doué ! » claque l’étonnement avec une force qu’aucun « ressenti complexe » ne remplacera jamais.

Table bretonne avec carnet, crayon gris et expressions populaires illustrant les mots de pays.

Quand on annonce du « reuz », on ne parle pas de tension sociale, on parle du bruit et du bazar. On nomme le désordre sans passer par un comité de pilotage. Une « ribine », c’est un chemin de terre, une haie, le passage des initiés. Le « crayon gris » a la simplicité des évidences.

Ces expressions enracinent. Elles rappellent qu’une langue vivante ne sort pas d’un laboratoire administratif. Elle vient des familles, des colères et des fidélités. Un peuple qui perd ses mots finit par penser avec ceux des autres. Il perd son regard.

Langue de bois : la fatigue de la confiance

Le bouillon de moules ne fait pas que lasser ; il use aussi la charpente de la cité. À force d’entendre la communication institutionnelle parler sans nommer, on finit par douter de toute parole publique. On se dit que le discours n’est plus un chemin vers la vérité, mais une fumée destinée à cacher la cuisine.

C’est un mal profond. Une société ne tient pas par ses budgets, elle tient par la confiance que l’on accorde aux mots. Si les promesses ne promettent plus, si les échecs deviennent des « transitions », alors la parole commune se décompose.

Il y a dans ce discours creux un manque de grandeur :

  • Le courage de nommer.
  • La fierté de parler debout.
  • La grandeur de préférer une vérité rugueuse à une formule confortable.

Retrouver le goût du métal ou de nommer les choses

Pour autant, je ne plaide pas pour la brutalité. Le « casse-toi, pov’ con » de notre ancien Président était tout, sauf élégant. Car la grossièreté n’est pas la sincérité. Le slogan n’est que l’inverse du jargon : un autre vide. La parole claire doit être ferme sans devenir basse. Elle doit être populaire sans devenir pauvre.

Clairement

Je plaide encore pour des mots qui ont du poids. Des mots justes qui permettent à la colère de devenir pensée et à la peine de devenir récit. Boileau écrivait : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. » C’est une gifle nécessaire. Aussi, quand tout est brumeux, c’est que l’idée elle-même est déjà dans le brouillard.

  • « Les chiens aboient, la caravane passe ». Encore faut-il savoir où elle va.
  • « Il n’y a pas de fumée sans feu ». Encore faut-il avoir le courage de regarder d’où vient la fumée.
  • « Tout ce qui brille n’est pas or ». Il est temps de sortir du bouillon de moules pour retrouver le courage de nommer les choses avec des mots qui ont de la chair, du sel et du courage.

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